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Avec mes yeux sourds

“Est-ce qu’il y a des retardataires pour l’est?”, “Par ici pour le nord!”. Lorsque j’arrive à l’entrée de l’arène à 18h04, une foule de choristes attend pour être dirigée au bon endroit. Brouhaha, bonne humeur et ambiance concentrée aussi. Même si le plaisir est de la partie, on n’est pas là pour rigoler. On enfile un ciré, car le ciel menace, on révise ses textes, on éteint son portable…
J’échange quelques mots avec un choriste “C’est ma quatrième Fête. À ma première, en 1955, j’avais 14 ans. Aujourd’hui j’ai 78 ans.”
– Ah, mais vous ne les faites pas!
– Tant mieux, pourvu que ça dure!

Arrivés dans l’arène, les cinq-cents choristes se mettent en place sur les marches avec une certaine inertie. Certains pique-niquent. On bavarde. Puis soudain ça y est, on dirait que la répétition a commencé. Quelque peu troublée d’avoir manqué le départ, j’observe néanmoins avec intérêt les choristes, répartis aux quatre points cardinaux de l’arène. Ils font de grands gestes amples avec leurs bras. Comme un rituel silencieux, guidé par un petit personnage, que j’aperçois au loin, au centre de l’arène. Puis les voix s’élèvent comme un seul souffle.

C’est alors qu’une autre voix, dans mon dos, vient brouiller ce moment de contemplation. “Madame!?” Je me retourne, ne vois personne. “Madame, par ici!” Puis je le vois, le régisseur, dans son abri dissimulé sous une rangée de sièges. Il me demande de déplacer une veste accrochée à un pilier, qui bloque sa vue. Je m’approche et entends une autre voix, féminine cette fois, émise depuis cette mini-régie. Et je comprends que c’est celle du petit personnage au centre de l’arène, qui dicte l’échauffement via des oreillettes.

Bien-sûr, les oreillettes! Chaque acteur-figurant a son oreillette. Et moi, sans oreillette, je suis comme sourde – mais il me reste mes yeux.

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